Préface – Mer  amère

Devant nous, de grands lés de papier de soie légers et diaphanes, comme une grande lessive offerte au vent, comme des voiles ou des linceuls, ou comme de hautes pages où écrire sa colère. Car c’est d’abord de colère qu’il s’agit ici, à la mesure de l’indignation de Margaux Tartarotti à voir depuis les rivages qu’elle a pu fouler, du Costa-Rica aux calanques de Marseille, la mer immense et magnifique, le « toit tranquille où marchent des colombes » qu’a pu célébrer Valéry, et d’où procède toute vie, aujourd’hui humiliée, dénaturée et profanée peut-être sans retour par nos folles inconséquences.

Mais en même temps qu’elles alarment notre conscience, ces œuvres, dans leur retenue et leur humilité même, émeuvent en nous quelque chose de plus obscur et de plus secret. La sincérité du témoignage le plus accablant ne pouvant suffire à faire œuvre, Margaux Tartarotti convertit la plus légitime des émotions en une démarche poétique exigeante, la quête obstinée de ce que fut notre expérience de la mer et qui demeure, tissée d’images et de mythes, aux profondeurs de notre mémoire. Ainsi de ses couleurs changeantes, de ses courants, de sa puissance, comme de tout ce qu’elle porte en notre imaginaire d’aventure et de liberté, de mystère et d’infini.

Une révolte instinctive a commandé au choix du thème - que les belles séries de Cimetière marin et de Marée noire ont déjà exploré - comme à celui des moyens techniques. L’urgence de dire la violence faite à toutes les mers du globe paraît dicter une sorte d’emportement du geste, autant que de la manipulation du papier de soie, tour à tour lavé, essoré, froissé, repassé avant d’être brossé d’eau et d’encre. Mais à évoquer la figure maternelle d’une mer meurtrie, le geste se fait caressant, attentif à ce qui change l’encre en lumière, mettant en œuvre par un merveilleux bricolage, aussi hasardeux que savant, le protocole d'une réparation et d'un espoir dressés contre le désenchantement et la perte.

Margaux Tartarotti dit avoir « toujours été fascinée par l’incroyable beauté des figures fugitives, formées au hasard sur le sable, pendant quelques secondes par l’eau qui se retire » et confie sa volonté de « reproduire cette magie ». C’est assurément à la vérité d’une expérience originelle de ravissement que renvoie ce propos. « Figures fugitives », lueurs ou palpitations intermittentes, ces signes affleurant sous la surface altérée du monde, comme s’il nous était donné de voir, dit Yves Bonnefoy, « les étoiles d’un autre ciel », sont en effet magiques autant qu’ils accordent à qui les saisit le sentiment irrépressible d’une plénitude, d’un accord avec une présence immédiate, qui dans le même instant paraît et se dérobe.

Seule l’œuvre d’art peut alors recréer de telles expériences. De là ce ressac silencieux, ces tentatives et ces abandons, ces panneaux en succession de vagues semblables et toujours différentes, faisant de la mer un palimpseste illimité où parfois transparaît ou se noie la parole humaine impuissante. Le défi éthique s’accomplit ainsi en un pouvoir poétique indéniable. Margaux Tartarotti fait de l’encre et du papier de soie les truchements inépuisables de son combat et de sa rêverie. Jouant des transparences, s’émerveillant des voies choisies par l’encre en ses nuances infinies, de l’interaction de formes abstraites et de traces d’écriture, elle demeure aux aguets d’une image entrevue comme en songe, venue d’une très ancienne mémoire, celle d’une mer féconde et pure, aux lueurs de nacre et aux reflets d’écailles foisonnantes dont la simple beauté comble le visiteur.

Jean-Louis Vidal,
Président du Centre d'Art Jean-Marie Granier